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Stéphanie Le Bars "LE MONDE", Janvier 14, 2003


300 000 travailleurs immigrés, et des menaces d'expulsion massive

Trois fois par semaine, Myriam, Sigal et les autres volontaires de l'association qu'elles dirigent se rendent en prison. Le but de leurs visites : rencontrer les femmes et les hommes du nouveau "lumpenprolétariat" d'Israël, incarcérés pour présence illégale sur le territoire. Les membres de Hot Line For Migrant Workers, l'une des rares organisations israéliennes de défense des travailleurs étrangers, répondent aussi aux 150 appels téléphoniques mensuels des prisonniers et de leurs familles pour connaître et défendre leurs droits.

Après l'attentat-suicide qui, le 5 janvier, a tué et blessé plusieurs d'entre eux dans un quartier populaire de Tel-Aviv, les volontaires ont soutenu les familles, rendu visite aux blessés et collecté des cartes téléphoniques pour permettre aux travailleurs immigrés de contacter leurs parents restés au pays. De son côté, le gouvernement israélien a dû promettre aux blessés en situation irrégulière de ne pas les expulser pour les engager à se faire soigner dans les hôpitaux.

Environ 180 000 personnes, soit près de deux tiers des 300 000 travailleurs étrangers recensés en Israël, sont dépourvues de visas et vivent à la merci d'une descente de police. "Depuis quelques mois, les autorités ont durci les règles et une campagne xénophobe présente les travailleurs étrangers comme un fléau responsable de tous les maux : criminalité, drogue, prostitution", s'emporte Myriam Darmoni-Sharvit, l'une des responsables de la ligne d'urgence.

Campagne électorale ou pas, aucune formation politique, hormis le Parti communiste, n'accorde le moindre intérêt à ces citoyens de seconde zone. Les travailleurs étrangers, il est vrai, ne votent pas même s'ils représentent 5 % de la population du pays. La dernière politique connue à leur égard consiste à tout mettre en oeuvre pour les renvoyer dans leur pays d'origine. En août 2002, le gouvernement d'Ariel Sharon a annoncé sa décision d'expulser 50 000 personnes d'ici à la fin 2003, présentant ce projet comme une "mission nationale".


MÉCONNAISSANCE DES DROITS

Depuis, les arrestations se sont multipliées, environ 500 par mois, de nouveaux centres de détention ont ouvert et, en 2002, quelque 6 000 personnes ont été reconduites dans leur pays. Un record ! Paradoxalement, le gouvernement continue de faire venir chaque année plusieurs dizaines de milliers de nouveaux travailleurs étrangers. Des pans entiers d'activités, désertés par les Israéliens, reposent en effet sur cette main-d'oeuvre peu qualifiée et peu exigeante, notamment l'agriculture, le bâtiment ou les soins aux personnes âgées et handicapées.

Malgré le chômage qui sévit en Israël, les entreprises de construction manqueraient actuellement de 15 000 personnes et un récent appel d'offres qui stipulait que les employés devaient être israéliens a été un échec. "Et puis, les employeurs préfèrent embaucher de la "chair fraîche"", assure Sigal Rozen, la directrice de l'association. Les nouveaux arrivants acceptent des salaires moins élevés, ont une méconnaissance totale de leurs droits et ne sont pas organisés. "Dans l'agriculture, les Thaïlandais acceptent de travailler pour 500 dollars par mois alors que le salaire minimum est de 700", assure Myriam Darmoni-Sharvit. Quant aux travailleurs illégaux, leur statut épargne à leurs employeurs de payer des charges sociales. "Cela explique le refus du gouvernement d'entendre l'une de nos revendications, à savoir légaliser les personnes qui sont sur place plutôt que d'en faire venir de nouvelles", ajoute-t-elle.

Le recrutement de ces travailleurs venus des Philippines, de Thaïlande, de Chine, de Moldavie, de Roumanie, d'Amérique du Sud ou d'Afrique a commencé au début des années 1990. Ils ont remplacé au fil des ans les travailleurs palestiniens, dont la venue en Israël devenait de plus en plus problématique, du fait de la situation politique. Avant l'Intifada, 200 000 Palestiniens étaient salariés en Israël. Ils ne seraient plus que quelques milliers aujourd'hui. Les travailleurs immigrés entrent dans le pays avec un visa attaché à un employeur particulier pour deux, trois ou cinq ans. Si l'employé, pour une raison ou pour une autre, change de travail, il perd son titre de séjour et tombe automatiquement dans la clandestinité. C'est ainsi qu'Albert, un Philippin d'une quarantaine d'années, s'est retrouvé en prison. "Mon employeur, un vieil homme malade, est mort et j'ai perdu mon visa de travail."

Malgré leur précarité, les travailleurs étrangers s'installent dans le pays. Beaucoup y vivent depuis plus de dix ans. Les diverses communautés africaines, sud-américaines, asiatiques, souvent soutenues par les Eglises chrétiennes, s'organisent et leurs membres y fondent des familles. Les enfants nés en Israäl sont seulement déclarés "nourrissons vivants" et ne disposent d'aucun papier officiel. A l'âge de 18 ans, ils peuvent, tout comme leurs parents, être reconduits dans "leur" pays.